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Une Médiation humaniste entre deux travailleurs

Le Palais de Justice de Paris a sollicité trois médiateurs du CMFM au printemps 2021, pour une médiation pénale avec dépôt de plainte de part et d’autre.

Les deux médiants étaient collègues dans une entreprise industrielle. L’un (nous l’appelleront MM) ayant largement dépassé l’âge de la retraite mais travaillant toujours, est un travailleur immigré venu d’un pays du Maghreb. L’autre (MA), quinquagénaire, est aussi immigré d’un autre pays du Maghreb, aux relations diplomatiques compliquées avec le précédent. Les remarques ironiques sur leurs origines respectives fusent, d’abord de la part de MA.

D’après leurs récits, lors d’une panne dans l’usine ayant provoqué une inondation, MM a déjeuné avec sa gamelle près du lieu du sinistre. MA lui a demandé de dégager les lieux et de finir son repas à la cuisine. Le ton de la discussion n’est pas précisé mais il a manifestement dégénéré. MA pousse MM qui tombe par terre contre un tuyau, ce dernier riposte en assénant un coup par derrière à MA avec un manche à balais. Les deux ont eu un arrêt de travail du fait des traumatismes reçus et ont porté plainte contre l’autre.

La médiation commence de façon confuse avec des éclats de voix, chacun tentant de mettre en avant les dommages reçus. MA esquive les miroirs envoyés, insistant sur l’importance de son rôle dans l’entreprise et ses compétences. Nous ressentons un grand besoin de reconnaissance. Plus discret, MM manifeste un besoin de respect et de ne plus être humilié. Nous comprenons aussi que les deux vivent difficilement le chômage technique imposé par la crise sanitaire depuis l’incident. L’inquiétude est davantage marquée chez MA.

Une médiatrice doit rappeler fermement le cadre, surtout pour exiger du plus jeune qu’il laisse s’exprimer l’autre médiant. Au fil de la discussion, MA adoucit son propos et affirme même un respect quasi filial à l’égard de son collègue plus âgé : « c’est comme un père pour moi ». Une des médiatrices demande alors à son co-médiant : « Et vous, il serait comme un fils pour vous ? » La réponse est affirmative mais un peu crispée. Elle déclenche cependant une première prise de conscience sur le besoin de respect que les deux hommes partagent, ainsi que de nombreux points communs qui devraient les rapprocher.

De façon inattendue, MA demande à son collègue s’il a reçu ses chèques-cadeaux de bonne année. A la réponse négative de l’autre, il l’exhorte à ne pas se laisser faire et à réclamer cette gratification à leur employeur. Les deux admettent aussi que leur conflit et les plaintes qui en ont découlé, « étaient une connerie », « un enfantillage ». Ils commencent à se rendre compte qu’ils sont allés très loin dans le conflit, peut-être trop.

Ils demandent alors à échanger en privé. Nous nous retirons de la pièce. Le temps que nous en sortions, la conversation entre les deux médiants a commencé en arabe mais j’entends qu’il est question de « chèque-cadeau ». Lors de notre retour après cette suspension, les deux parties nous informent qu’ils retirent chacun leur plainte.

A mon sens, cette question des chèques-cadeaux a marqué un basculement, où les deux ont pu se retrouver sur des valeurs d’entraide. Le respect quasi-filial exprimé par MA, qui n’était peut-être jusqu’alors qu’un effet rhétorique, a pu s’incarner : il a joué un rôle de plus jeune aidant un plus âgé en difficulté, avec qui il partage une culture commune. Les deux se sont retrouvés en tant que collègues, ce qui a apaisé le souvenir de la bagarre n’ayant finalement pas de réel fondement.

Christel Koehler, médiatrice CMFM

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